par Henri Lamoureux
Depuis plusieurs années les propositions de partenariats publics-privés soulèvent de nombreux débats. Importée d’Angleterre, idée forte du libéralisme social proposé notamment par Tony Blair, cette formule devait compenser la pauvreté relative de l’État et favoriser la mise en œuvre d’infrastructures publiques à des coûts plus faibles que les initiatives strictement étatiques. L’expérience et l’analyse des projets existants montrent qu’il n’en est rien. L’interminable saga de la construction mainte fois reportée du CHUM à Montréal et l’explosion appréhendée des coûts de certaines infrastructures routières montrent qu’au jovialisme gouvernemental s’oppose la dure réalité des faits. Dans le domaine de la santé, faut-il rappeler le coût réel des services privés pour montrer que la recherche du profit qui motive les entrepreneurs du lucratif marché de la maladie et des problèmes sociaux constitue au départ un handicap à la qualité des services offerts, à leur accessibilité et à leur universalité?
Si le débat en ce qui concerne les PPP est lancé depuis plusieurs années, il n’en est pas de même pour une autre forme de partenariat qui porte d’autres contradictions : celui des partenariats publics-privés-communautaires dans le domaine des services sociaux. Dans le contexte où le gouvernement Charest dépose plusieurs projets de lois favorisant ce type de partenariat, et dans la mesure où ces projets de partenariat soulèvent de nombreuses interrogations pour ne pas dire quelques problèmes, notamment en milieu communautaire, il me semble important de faire ressortir certains points qui, me semble-t-il, méritent réflexion.
Cette forme de partenariat est rendue possible par l’émergence et la consolidation d’une grande bourgeoisie québécoise qui a fait fortune dans divers secteurs, grâce notamment au soutien de l’État et de l’épargne des Québécoises et des Québécois. C’est le cas des Beaudoin, Desmarais, Péladeau, Dutil, Coutu, Laliberté et quelques autres qui, comme la famille Chagnon, sont devenus très riches. Ces grandes fortunes doivent beaucoup au coup de pouce de la Caisse de dépôt, de la SGF, du Régime d’épargne-action et d’institutions comme Desjardins et les fonds de solidarité syndicaux. S’il est important de reconnaître le talent et l’esprit d’entreprise de ceux qui ont tissé la toile de ce Québec inc., ce n’est pas minimiser leur mérite que de rappeler notre apport collectif à leur succès.
Aussi, faut-il se réjouir que certains d’entre eux, et quelques-uns plus que d’autres, peut-être inspirés par l’éthique protestante qui a animé les vieilles fortunes anglo-saxonnes, pensent à retourner une part de leur richesse au peuple qui l’a favorisée. C’est ainsi que sont nées certaines fondations richement dotées qui se proposent d’investir dans des activités visant le mieux-être collectif : soutien à la petite enfance, à la lutte à l’abandon scolaire, à la toxicomanie, à certains effets de la pauvreté. Appréciable, cette générosité devrait cependant tenir compte d’un certain nombre de règles qui qualifient notre éthique collective et ceux qui la pratiquent, résister à la tentation de l’ingérence dans la dynamique sociale qui est la nôtre, notamment sur deux plans.
D’une part, l’offre de soutien privé à des programmes publics doit respecter l’autorité de l’État et s’inscrire dans le cadre général des programmes mis en place, soit pour les bonifier, soit pour en augmenter l’impact. D’autre part, cette offre de soutien doit respecter l’autonomie et le cadre éthique des acteurs sociaux auxquels on veut s’associer.
Même si d’aucuns diront, sans doute avec raison, que si certains riches le sont si démesurément, c’est qu’ils sont insuffisamment imposés, je suggère que dans le contexte qui est le nôtre, les partenariats publics-privés-communautaires (PPPC) peuvent se révéler une bonne affaire dans la mesure où ils répondent à certaines exigences :
1- Ils doivent assurer une pérennité des programmes.
2- Ils doivent s’arrimer à une stratégie générale d’investissements publics qui peut être l’objet d’un débat et d’une surveillance constante.
3- Ils ne doivent pas être soumis à l’autorité du partenaire privé.
4- Ils doivent respecter la culture des partenaires communautaires et l’éthique qui leur est propre, laquelle a été reconnue par une politique nationale de reconnaissance de l’action communautaire autonome.
5- Dans la mesure où un PPPC est financé à la fois par l’État et le partenaire privé, le choix des projets et les modalités de leur réalisation doivent être assurés de façon indépendante.
6- Un mode d’évaluation accepté par tous les acteurs doit assurer la qualité des interventions.
Si l’époque actuelle nous révèle le visage hideux du capitalisme, la cupidité des dirigeants d’entreprises et la roublardise pour ne pas dire l’hypocrisie de trop de politiciens, réjouissons-nous que certains des nôtres qui ont connu beaucoup de succès retournent à ceux qui en connaissent moins une partie de leur fortune. Il faut que ces philanthropes sachent que plusieurs de nos plus belles réussites dans les domaines social et culturel sont le produit de la créativité populaire. Sachant, cela, leur contribution au mieux-être général sera d’autant appréciée qu’ils n’y mettent pas de conditions déraisonnables et font confiance aux mouvements sociaux et aux communautés locales qui sont aptes à la faire fructifier
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Écrivain et socio éthicien, Henri Lamoureux collabore régulièrement avec plusieurs mouvements sociaux. Il est notamment l’auteur de L’action communautaire, des pratiques en quête de sens, VLB, 2007.
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