Jean-François René, École de travail social, UQAM
N.B. Ce texte a été proposé au journal Le Devoir et au journal La Presse, et non publié.
La semaine de la famille, qui a lieu cette année du 11 au 17 mai, est une belle occasion pour élargir le débat quant à la place grandissante qu’occupent certains fonds privés dans la définition de l’intervention auprès des familles qui vivent des difficultés économiques. Le récent partenariat entre l’État et la Fondation Chagnon est à cet égard très significatif. Argument massue : pourquoi refuserait-on une telle contribution alors même qu’il y a tant à faire pour aider les enfants pauvres au Québec? Pourtant, cette présence du privé soulève à juste titre bien des inquiétudes. J’élabore mon propos sur quatre points.
Premier point : une fondation privée comme celle de Lucie et André Chagnon justifie sa présence au nom du bien. Sur cette base, on cherche à mobiliser largement, de manière parfois très médiatique, afin de sauver les enfants nés dans des milieux défavorisés. De quels enfants s’agit-il? D’enfants dits vulnérables parce qu’ils grandissent dans des familles étiquetées à risques. Vous remarquerez ici que l’on parle rarement des familles. Ce sont les enfants la cible, la priorité. Par ailleurs, l’aide privée, comme les grands programmes publics, fonde sa démarche en se basant sur des études probantes centrées sur la prédiction des risques. La rencontre du savoir expert et de l’intervention privée en ce début du 21e siècle n’est pas sans rappeler l’hygiénisme social qui orienta l’intervention charitable au début du siècle précédent. Aujourd’hui, la recherche cautionne et alimente de nouvelles interventions éducatives qui se positionnent en dehors des idéologies et des rapports sociaux. Cela légitime éthiquement que l’on se doit d’intervenir, que l’on a non seulement le droit, mais le devoir de le faire. Si le savoir expert nous le dit, pourquoi attendre? De toute manière, on entend souvent dire que pour les enfants pauvres, «peu leur importe de savoir qui et comment on les aidera, pourvu qu’on les aide» (sic).
Deuxième point : la privatisation de l’aide tend à évacuer les causes mêmes de la vulnérabilité de ces familles. On parle de prévention au sens de prévenir le pire, afin d’éviter à ces enfants qu’ils répètent la vie de leurs parents, et qu’ils puissent enfin sortir du cycle de la pauvreté. C’est fort louable. Mais c’est un peu comme si l’on s’attaquait à la violence conjugale en ne s’attardant qu’à ces méfaits immédiats, sans se pencher sur ces causes fondamentales : les rapports de domination des hommes sur les femmes. S’intéresser aux causes nous amène toutefois ici à questionner le rôle de certains acteurs privés face aux facteurs qui produisent la pauvreté. À s’interroger sur leurs responsabilités dans la crise actuelle, et dans les déséquilibres qui marquent la mondialisation des économies, au Nord comme au Sud. De même, il faudrait alors se rappeler que l’argent investi dans l’intervention provient d’échanges marchands, traversés par des rapports de pouvoir, de l’investissement aux profits, en passant par les rapports de travail. En pleine crise économique, suite aux multiples dérives du capitalisme, n’est-il pas nécessaire de s’interroger sur les enjeux économiques et éthiques auxquels renvoient de tels rapports lorsque vient le temps de faire affaire avec des fonds privés? Ne perdons pas de vue que ce sont des enfants partout dans le monde qui font les frais des échecs du modèle économique dominant.
Troisième point : en acceptant de donner une telle place au privé, on se trouve à le laisser de plus en plus définir à sa manière l’orientation des interventions publiques. La présence du privé dans l’intervention auprès des familles n’est pas nouvelle. Centraide a mis sur pied depuis 10 ans l’initiative 1,2,3 GO!, une pratique qui en questionne plusieurs, d’autant plus qu’elle est maintenant subventionnée par la Fondation Chagnon. Toutefois, avec le projet de loi 7, sur la gouvernance des fonds pour le développement des jeunes enfants, nous passons à un stade supérieur : on se trouve à renforcer une logique d’intervention qui part déjà d’en haut, dans les officines ministérielles, et qui vient atterrir dans les communautés. Bien sûr, en tant que citoyen corporatif, le privé a le droit voire le devoir de donner aux causes qui lui sont chères. C’est un apport souvent nécessaire pour bien des organisations. Mais a-t-il le droit, ou à tout le moins la légitimité, d’influencer directement, à hauteur d’un quart de milliard, les décisions qui se prennent concernant le devenir des enfants du Québec? Dans le cas des enfants pauvres, sur le terrain, la Fondation Chagnon le fait allègrement, et à sa manière. C’est là qu’une question de fond s’impose : voulons-nous collectivement de ce glissement vers le privé? Voulons-nous de modèles d’intervention calqués sur l’entreprise privée, car c’est aussi de ça qu’il s’agit? Voulons-nous d’un entreprenariat social alimenté par le privé, qui crée son propre modèle, avec ses succursales?
Or, et c’est mon quatrième et dernier point, on peut se demander où sont ceux et celles qui agissent depuis longtemps dans les communautés en regard de la vie des familles. En cette semaine de la famille, je pense ici à ces centaines d’organismes communautaires Famille présents dans la totalité des régions du Québec. Des organismes qui mettent de l’avant des valeurs et une philosophie qui s’appuient sur l’expérience parentale, car pour eux les parents sont essentiels au devenir de leurs enfants. Des organismes qui sont là afin de soutenir les familles, toutes les familles sans distinction, et défendre leurs droits. Des organismes qui offrent non seulement un milieu de vie, mais un espace pour l’exercice de la participation sociale et citoyenne. Enfin, des organismes qui se concertent avec l’ensemble de leur milieu, afin de chercher, à partir de la base, à développer leur communauté tant au plan social qu’économique. C’est à eux qu’il faudrait allouer plus de ressources qui respectent leur mission et leur autonomie de pratiques. C’est d’eux, et des parents qui fréquentent ces groupes, dont il faudrait partir quand vient le temps de décider des politiques, de penser des programmes, d’appliquer des interventions. Malheureusement, des décennies de contributions pertinentes semblent évacuer au profit de nouveaux modèles qui s’inscrivent dans une autre logique d’action. Ultimement, c’est toute la question de la démocratie qui est posée ici. Qui décide du bien commun, de ce que nous voulons pour les enfants du Québec? Le marché est déjà très pesant sur ce plan. Laissons aux parents et aux citoyens la parole, et écoutons-les.
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