par Claudelle Cyr, Bulletin de liaison du RIOCM de décembre 2009
La philanthropie n’est pas un phénomène nouveau. En Europe, dès la Renaissance, des marchands ont créé des trusts dont l’argent était destiné à des oeuvres charitables. Dans les années 1700, on voit apparaître ce qui ressemble davantage à ce que l’on connait de la philanthropie traditionnelle. Les «premiers riches», c’est-à-dire les hommes d’affaires ayant des compagnies à actions, injectent des sommes qui seront redistribuées à leur communauté pour des besoins sociaux. En 1800 en Grande-Bretagne, les industriels les plus riches redonnent une partie de leurs fortunes afin d’aider à résoudre certains problèmes sociaux dans les différentes communautés. Puis viennent au début du XXe siècle les Rockfeller aux États-Unis qui seront les précurseurs de la philanthropie industrielle.
Aujourd’hui, la philanthropie prend toutefois un nouveau visage, on voit apparaître ce qu’il est convenu d’appeler le «philantrocapitalisme». Ce type de philanthropie commande un partenariat avec l’État. Ce partenariat n’est pas sans conséquences. Non seulement il exige de nos gouvernements un apport financier dans les projets proposés par les fondations, mais de plus il remet en question la gouvernance de l’État. Nous pensons notamment à la fondation Lucie et André Chagnon, connue aussi sous l’acronyme FLAC.
Des enjeux importants pour les organismes communautaires
Aux États-Unis, nous constatons aujourd’hui que la charité est érigée en système et que cela génère de nombreuses inégalités sociales. Le débat pour l’instauration d’un système public de santé a d’ailleurs permis de mettre en lumière les limites d’une telle approche. Pourtant on semble vouloir les citer en exemple… Au Québec, nous avons choisi de créer un filet social sur le principe de l’universalité et c’est ce principe qui est remis en cause par l’arrivée des fondations comme la FLAC.
De 1960 à 1980, le modèle québécois était celui de l’État providence, puis nous sommes passé à l’État partenarial, c’est-à-dire que l’État discutait désormais avec les partenaires (patronal, communautaire, conseil consultatif, etc.). Ce modèle de développement a laissé place depuis 2003 à un modèle néolibéral où l’on assiste à la fermeture des espaces de représentation des acteurs «traditionnels».
Aujourd’hui, les fondations comme Chagnon appellent à un partenariat public-privé dans la planification de nos services sociaux. Ces fondations ne se contentent pas seulement de subventionner des projets à caractère social, elles exigent de pouvoir définir les services que doit offrir l’État à ses citoyens et citoyennes. Aussi, la fondation accepte de donner des sommes importantes dans la mesure où le gouvernement investit et où les programmes, qui seront mis en place via ces dons, correspondent aux critères préalablement déterminés par cette fondation. C’est non seulement une ingérence directe dans l’offre de services publics, mais aussi une perte de contrôle de nos fonds publics.
Un autre enjeu est la philosophie d’intervention prônée par ces fondations. Si l’on prend les projets de la FLAC, on remarque qu'ils ne s’attardent pas aux causes structurelles qui entraînent des problèmes sociaux. L’emphase est plutôt mise sur l’individu en le responsabilisant en regard de sa condition sociale. Par exemple, plutôt que de parler de décrochage scolaire, on parlera de «persévérance scolaire», car si les jeunes décrochent c’est, selon eux, parce qu’ils ne seraient pas assez persévérants (note 1). Les programmes que la FLAC proposent semblent être basés sur une idéologie entrepreneuriale où «l’efficacité citoyenne» est mise de l’avant. On semble vouloir «construire» des citoyens en santé, des bons travailleurs… Bref, on veut produire des citoyens efficaces!
La FLAC semble s’implanter de plus en plus dans les organismes communautaires, notamment dans les organismes familles, particulièrement avec le projet Québec Enfants. Il est difficile pour les organismes de refuser une aide financière pour le développement d'un projet, ces derniers étant largement sous financés par l’État. Par contre, accepter les projets de la FLAC, c’est accepter de laisser une partie de nos pratiques démocratiques entre les mains d’une fondation d’affaires. C’est aussi accepter de modifier nos pratiques, voire notre mission, selon l’ampleur des projets faits en collaboration avec Chagnon. Les organismes communautaires autonomes ont lutté et luttent encore pour préserver leur autonomie face au gouvernement. Maintenant, acceptons-nous une ingérence venant du privé? C’est la question qu’il faut se poser, et pour ce faire, un débat public s’impose!
1. Exemple tiré du document Mieux comprendre l’affaiblissement des services publics : quand les fondations privées ébranlent les fondations de l’édifice social, coproduction de la FAE et de la Table ronde des OVEP de l’Outaouais, août 2009