par Sébastien Rivard, coordonnateur du RIOCM, Bulletin de liaison de décembre 2009
Premiers témoins sur le terrain des impacts de la détérioration du contexte économique sur la population et du manque de ressources de l’État pour les services sociaux, les organismes communautaires autonomes de Montréal sont traversés, depuis de nombreuses années, par d’importantes tensions entre la prise en charge de la population et la lutte sociale. Issus à l’origine des nouveaux mouvements sociaux suite à la révolution tranquille au Québec, les organismes communautaires ont mené de nombreuses luttes pour que l’État mette en place des politiques sociales progressistes permettant concrètement la réalisation des droits collectifs fondamentaux (note 1).
Ces organismes se définissent alors comme autonomes, d’intérêt public et en marge du réseau de la santé et des services sociaux. Comme organisations travaillant avec les citoyens, le mandat d’offrir des services n’était pas le centre de leurs activités; et lorsqu’il y en avait, ceux-ci se réalisaient en alternative aux services publics offerts par l’État. Sommes-nous toujours cette alternative au réseau public ou encore un réseau de substitution?
Or, depuis deux décennies, l’État n’a pas poursuivi sa politique providentialiste et a commencé à réduire la taille des programmes sociaux en se concentrant sur les «clientèles à risque» et en faisant de plus en plus appel à des ressources externes pour donner des services. Le RIOCM avait fait cette analyse il y a plus de 10 ans avec l’enquête «Leur équilibre, notre déséquilibre» comme en témoigne le tableau ci-dessous (note 2).
SERVICES SOCIAUX AU QUÉBEC
Services jugés socialement requis : Réseau public
Services jugés socialement requis mais victimes de la privatisation passive (marchandables) : Entreprises d’économie sociale, ressources privées d’hébergement, ressources intermédiaires d’hébergement
Services jugés non socialement requis mais non marchandables : Groupes communautaires, femmes, familles
Dans ce contexte de défaut de ressources publiques, de nombreux organismes ont orienté leurs activités vers le développement de services pour répondre directement aux besoins de la population. Avec beaucoup plus de travail et des ressources toujours insuffisantes, les organismes sont aujourd’hui principalement préoccupés par le manque de ressources suffisantes pour livrer leurs services à la population et multiplient les demandes de financement. Cela les entraîne dans un productivisme difficilement conciliable, dans bien des cas, avec les processus d’éducation populaire et de mobilisation politique citoyenne. Les organismes sont aussi confrontés à un mal nouveau, «l’hyperconcertationite aigüe» qui les entraîne dans une course folle et les épuise.
Sommes-nous co-responsables des services sociaux publics?
Le contexte néolibéral des dernières années entraîne un recul de la place de l’État dans la prestation des services sociaux et de santé. Cette tendance est de plus en plus évidente depuis les dernières réformes en santé et services sociaux (lois 25 et 83) qui confirment le rôle de coordination des établissements publics (CSSS) et le recours toujours plus grand aux organisations communautaires, aux coopératives, aux entreprises
d’économie sociale et maintenant aux fondations privées dans la prestation des services à la population et dans les programmes de santé publique.
Depuis quelques années, la gestion par programmes-clientèles du financement à la mission des organismes communautaires (PSOC) et les ententes spécifiques est en train de transformer la définition même de l’action communautaire autonome.
Alors que dans le passé le milieu communautaire a toujours tenu à maintenir une distance critique avec le réseau public, certains organismes acceptent de livrer des services socialement requis dans le cadre d’ententes de service ou de collaboration. Cette situation nous amène à poser de nombreuses questions, tant au niveau du transfert d’emplois publics vers le secteur associatif à des conditions moindres qu’à l’incapacité de garantir l’accès universel par le privé et le communautaire.
Conclusion
Le mouvement communautaire est actuellement traversé de plusieurs pressions politiques et idéologiques qui sont en voie de le transformer en profondeur. Dans le contexte du manque de ressources publiques et de la communautarisation accélérée des services sociaux, la question du projet social et politique porté par les organismes communautaires autonomes et leurs regroupements est plus que jamais d’actualité.
Notre force réside dans notre proximité avec la population et le fait que nous soyons en mesure d’être des organismes qui aident et qui défendent les droits collectifs à la fois. Nous devons réfléchir à notre avenir dans ces termes : croyons-nous toujours que l’État soit le vecteur principal de la réalisation du droit à la santé par des programmes sociaux gratuits et universels? Sommes-nous là seulement pour répondre à des besoins ou encore pour être des lieux de démocratie et d’actions collectives pour faire avancer la société?
Notes
1. Droit à la santé, l’éducation, la répartition de la richesse, l’égalité homme-femme, etc.
2. RIOCM, Louise Boivin et Marie Pelchat, Leur équilibre, notre déséquilibre. Rapport d’enquête sur la transformation du réseau de la santé et des services sociaux à Montréal, 1998, p.153.