Josiane Reymond, 20 février 2007
Je suis puéricultrice en protection maternelle et infantile sur la commune de la Ricamarie, depuis près de 10 ans. Mon travail est, pour l’essentiel, d’accompagner, de soutenir les parents quand ils traversent une difficulté qui peut les rendre vulnérables. Ensemble, nous cherchons des solutions pour que leur réalité devienne plus favorable et leur permette de continuer à prendre soin des besoins de leurs enfants.
Au fil des années, j’ai été témoin de la dégradation des conditions de vie de bon nombre de familles. J’ai pu constater pour certaines un appauvrissement croissant, provoquant une grande précarité dans le quotidien, de l’insécurité, de l’inquiétude, de la peur du lendemain. Ces situations sociales provoquent des réactions en chaîne, jusqu’à un isolement très profond. Je connais bon nombre de familles qui disent ne pouvoir compter sur personne. J’étais parfois la seule visite qui maintenait un lien avec l’extérieur.
J’ai également été témoin du courage de beaucoup à s’efforcer de maintenir un cadre de vie le plus «normal» possible pour les enfants. Mais parfois les difficultés étaient telles, les problèmes à régler tellement nombreux, que les adultes s’essoufflaient, se décourageaient, n’arrivaient pas à tout tenir. La plupart du temps, j'ai senti des parents soucieux du bien-être de leurs enfants, mais n’ayant plus les moyens matériels et psychologiques de leur offrir un cadre de vie adapté.
Ce qu’on peut alors estimer professionnellement comme de la négligence envers les enfants est surtout la conséquence d’un essoufflement, d’un découragement qui peut aller jusqu’au désespoir.
J’ai souvent eu le sentiment que ma présence n’apportait pas l’étayage nécessaire, que c’était insuffisant, que ça ne prenait pas en compte le problème dans sa globalité. Mes réponses n’étaient pas adaptées. Nos accompagnements individuels, nos propositions d’aide ne sont que des réponses partielles, parfois inadaptées dans ces contextes où les problèmes sont multiples.
Au cours de mes recherches pour trouver des réponses, j’ai découvert le modèle canadien qui propose, dans ces situations, un soutien de toute la communauté, que ce soit les professionnels de la relation d’aide ou les réseaux de solidarité.
J’ai également compris qu’il était toujours inadapté de penser pour les personnes. La position la plus juste est de proposer une qualité de présence, centrée sur la personne, pour l’écouter autant que possible, de façon bienveillante et sans jugement de valeur. Une présence dans la durée, sur laquelle on puisse s’appuyer.
Depuis environ trois ans, le Conseil général de la Loire a mis en place un projet de développement social local. Il s’agit de proposer aux personnes vivant des situations concrètes insatisfaisantes et face auxquelles il semble, à priori, ne pas y avoir d’issue, de s’organiser avec d’autres pour construire une réflexion collective, face au problème qui les met en difficulté. Le professionnel est un facilitateur, il encourage chacun à poursuivre son engagement dans le groupe et surtout à y trouver du sens pour lui-même, à construire des perspectives pour l’ouvrir à une autre dynamique de vie.
Face à la situation sociale des bénéficiaires des minimas sociaux (Allocation de parent isolé, Revenu minimum d'insertion, Allocation aux adultes handicapés), et pour toute situation sociale profondément dégradée, considérant les limites et l’insuffisance de nos différents étayages, l’organisation du travail de façon collective (grâce à un soutien adapté avec l’existence du groupe, et à la reconnaissance des problèmes de chacun comme étant une réalité pour tous) devrait permettre une évolution plus favorable pour les personnes en grande difficulté sociale.
Le premier objectif de cette construction collective, c’est de trouver un encouragement, de sortir de l’isolement, de se reconstruire individuellement et collectivement.
Voici un an que je vis cette expérience et que je sens peu à peu la richesse, la pertinence, la justesse de cette démarche.
Avec Sophie Vallat, assistante sociale, nous avons proposé de constituer un groupe de plusieurs mères de familles qui avaient une situation sociale semblable (bas revenus, peu de perspective d’emploi, enfants en bas âge ce qui limite tous les déplacements, peu ou pas de personnes-ressource). Ces personnes se sentaient très isolées, elles traversaient des périodes de grand découragement. Le pari était qu’ensemble, on aurait plus de force, plus de courage, plus de dynamisme et que le quotidien pourrait devenir plus facile à construire, et qu’ensemble, on pourrait envisager des perspectives nouvelles.
Nous cheminons donc, avec six mères de familles, dont dix enfants de six mois à cinq ans, depuis mai 2006. Nous nous sommes rencontrés, pendant plusieurs séances, dans une salle de réunion. Les enfants étaient accueillis par une animatrice. Bien qu’il y ait eu des débats, des partages d’expériences riches et authentiques, le groupe n’arrivait pas vraiment à exister, les individus ne construisaient pas vraiment de lien. Nous avons traversé une période de grands doutes, nous nous posions la question de quel sens ça avait de continuer? Qu’est-ce que ça apportait à chacune? Ce sont justement ces questions, ces doutes qui nous ont permis de trouver ce dont nous avions vraiment besoin : «C’est clair que le groupe ne va pas nous aider à régler tous nos problèmes, mais nous avons besoin de nous rencontrer pour nous encourager les unes les autres, pour ne plus nous sentir seules, pour construire du lien, nous sentir reconnue, nous sentir exister...».
À partir de ce sens donner à nos rencontres, plein d’idées ont émergé. Nous avons découvert ensemble la médiathèque qui a beaucoup de propositions d’ouvertures en direction autant des enfants que des adultes. Nous avons rencontré deux associations «Vivre ensemble» et «Tissage coloré». Nous nous rencontrons désormais chez les unes et les autres, nous avons les numéros de téléphone de toutes. Alors que pour beaucoup, la Ricamarie était une commune «sinistrée», repérée pour ses problèmes sociaux, une personne a remarqué à la suite de la visite de la médiathèque, «avec toutes ces propositions, on risque de ne pas avoir le temps de tout faire dans la semaine». D’autres envies se manifestent. Il y a une réelle prise de parole pour chacune, des prises d’initiatives apparaissent même si ça reste très fragile. Nous sentons encore le fort besoin pour chacune de se sentir accompagnée, notre présence de professionnelle reste nécessaire.
La grande question que ça me révèle, c’est qu’il suffit de quelques mois pour qu’une personne «décroche» socialement, mais il faut parfois des années pour qu’elle se reconstruise. L’expérience du groupe permet de réaliser à quel point la présence et la réflexion de chacun est précieuse, enrichissante pour tous. La diversité permet vraiment d’avancer, de construire quelque chose de positif qui va dans le sens du vivant et qui est bénéfique pour chacun, donc pour tous.
L’existence de ce groupe, les rencontres régulières (environ un après-midi tous les 15 jours), les projets et leur réalisation apportent de grands bénéfices, autant pour le professionnel que pour les usagers :
• le professionnel n’a pas de réponse à trouver
• il a besoin de la participation active des personnes concernées par le problème pour pouvoir construire quelque chose. Et ce n’est pas lui qui prend les initiatives. Il ne sait pas ce que cette mise en groupe va permettre, va produire. Il est seulement un facilitateur. Ce rôle est fort à tenir. Il permet de réaliser à quel point une personne qui a décrochée socialement a besoin de soutien, d’encouragement encore et encore. Ce rôle permet d'entrer en relation de façon authentique, impliquante, de personne à personne.
Le regard du professionnel se transforme. Il s’intéresse désormais aux ressources qui se manifestent chez les personnes et moins aux problèmes, aux manques, aux carences. Ce regard est une réelle ouverture sur chacun, une recherche sur ce qui est force de dynamisme pour lui. Quand on découvre cette force, on assiste peu à peu à une transformation, on peut s’appuyer sur cette nouvelle réalité où tout peut devenir possible.
J’ai vécu des moments de partage où c’était plutôt moi qui me retrouvais à la place de celle qui ne sait pas. Les relations s’humanisent, chacun apporte quelque chose qui enrichit le groupe et ses participants.
J’ai vécu des moments de partage d’expériences où je me suis réjouie de la qualité de réflexion, d’analyse de ces adultes concernant leur positionnement face à leurs enfants. J’ai réalisé combien chacun sait, au fond de lui, ce qui est nécessaire pour construire l’existence de façon juste. Seulement la réalité pour certains les maintient dans l’impossibilité de faire, de penser, d’être à la mesure de leurs aspirations profondes.
J’ai été touchée par le courage de ces femmes à chercher des solutions d’espoir, à chercher et à chercher encore, jusqu’à ce qu’elles trouvent.
J’aimerais conclure sur la réflexion de l’une d’entre elles : «Quand on connaît le pire, on n’ose pas croire au meilleur... Pourtant la vie, c’est pas une série de problèmes à résoudre, la vie nous appelle au bonheur ».
Alors osons croire que ce «bonheur» est possible à construire ensemble.
Je livre ce témoignage parce que je suis convaincue que c’est une réelle progression du travail social que de s’engager, avec les personnes qui sont les plus oubliées, à construire ensemble une réalité où elles se sentent partie prenante de ce qui se vit autour d’elles.